DRAGONS
Musée du quai Branly -Jacques Chirac
Pour cette nouvelle interview du Printemps Asiatique Paris, nous rencontrons Julien Rousseau, commissaire associé de l’exposition et conservateur des collections asiatiques au musée du quai Branly – Jacques Chirac. Il avait précédemment assuré le commissariat des expositions Ultime combat (2021) et Enfers et fantômes d’Asie (2018). Il revient avec nous sur la genèse de ce projet ambitieux, consacré à l’une des figures les plus fascinantes de l’imaginaire partagé de part et d’autre de l’Eurasie.
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Vue de l'exposition "Dragons"© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Thibaut Chapotot
PRÉAMBULE
Présentée actuellement au musée du quai Branly – Jacques Chirac, l’exposition Dragons explore près de 5 000 ans d’histoires, de mythes et de représentations de cette créature majeure de la civilisation chinoise, depuis les cultures néolithiques jusqu’aux expressions artistiques les plus contemporaines.
Jades et bronzes archaïques aux formes énigmatiques, peintures de la dynastie Song d’une rare subtilité, somptueuses céramiques bleu et blanc à la virtuosité technique éclatante : l’exposition donne à voir la diversité des supports et la beauté saisissante des œuvres à travers lesquelles le dragon a pris forme au fil des siècles.
Fruit d’une collaboration prestigieuse avec le Musée national du Palais de Taipei, dont les collections comptent parmi les plus importantes au monde pour l’art chinois, cette exposition offre au public européen un accès inédit à des pièces majeures rarement, voire jamais, montrées en dehors de Taipei.
Pouvez-vous nous raconter comment est née la collaboration avec le Musée national du Palais de Taipei ? Quelles ont été les intuitions fondatrices du projet ?
L’exposition Dragons s’inscrit dans le cadre d’un échange d’expositions avec National Palace Museum de Taipei (NPM). Le musée du quai Branly - Jacques Chirac avait présenté l’exposition Masques, la beauté des esprits au NPM en 2019 et reçoit aujourd’hui en retour cette exposition Dragons. Le NPM a eu l’idée originale du sujet et a proposé des œuvres de sa collections, à partir desquelles a été pensé le parcours. On pourrait penser que le dragon est un poncif des arts d’Asie orientale mais, en France, il n’avait pas fait encore l’objet d’une exposition monographique entièrement dédiée à son histoire et à ses images.
Le projet repose sur une collaboration étroite avec les commissaires du côté de Taipei — Yu Pei-chin, Wu Hsiao-yun et Chiu Shih-hua — ainsi qu’avec Adrien Bossard, conservateur et directeur du musée des Arts asiatiques de Nice, en tant que conseiller scientifique. Comment ce travail collectif s’est-il organisé, et en quoi ces regards croisés ont-ils nourri le propos de l’exposition ?
L’exposition et le catalogue ont été coproduits par les deux musées. Nous avons bénéficié du conseil scientifique d’Adrien Bossard directeur du musée des arts asiatiques à Nice et sinologue, qui nous a aidé tout au long du projet à produire les contenus en relation avec les conservateurs du NPM. L’exposition tente de mêler synthèse scientifique et approche grand public. Du fait de sa longue continuité historique et de ses multiples niveaux de significations, le dragon est à la fois un sujet complexe et une porte d’entrée dans l’histoire des arts de la Chine. Comme il occupe une place central dans la cosmologie et qu’il possède un aspect très graphique, ce motif a été répété sur une multitude de medium, aussi bien à travers les arts impériaux, les arts de lettrés ou les arts populaires.

Vase en forme de sphère céleste à décor de dragon et de lotus
Dynastie Ming (1368-1644), règne de Yongle (1403-1424)
© Musée national du Palais, Taipei
Aux côtés des collections exceptionnelles prêtées par Taipei, l’exposition donne également une place importante aux œuvres du quai Branly, notamment un costume impérial, mais aussi des pièces liées à la culture populaire du XXᵉ siècle. Pourquoi ce dialogue entre collections impériales, objets rituels et expressions plus contemporaines vous semblait-il essentiel ?
Cette exposition s’est construite autour d’un dialogue entre les collections des deux musées, complétées par d’importants prêts du musée Guimet, du musée des arts asiatiques à Nice et du musée Cernuschi. Les collections historiques du NPM et les collections d’arts populaire du MQB-JC retracent une petite histoire du dragon, depuis les énigmatiques « proto-dragons » du néolithique jusqu’aux iconographies contemporaines. Depuis la dynastie Qin, le souverains détenteurs du mandat céleste ont cherché à s’approprier la figure du dragon mais celui-ci a précédé et survécu aux empereurs. Avant de devenir un symbole politique, le dragon est une créature cosmologique et vitale. Ce n’est qu’en 1111 qu’un édit réserve exclusivement le dragon jaune à cinq griffes à l’empereurs et aux arts officiels. Cela n’a pas empêché d’autres dragons d’évoluer à travers des récits et des images populaires jusqu’à aujourd’hui.
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© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Thibaut Chapotot
En Asie, le dragon est une figure profondément différente de son équivalent occidental, souvent associé au chaos ou au mal. Comment l’exposition permet-elle de déconstruire ces imaginaires opposés et d’en révéler toute la richesse symbolique ?
« Dragon » est le nom le plus proche dont on dispose en français pour désigner la créature appelée « long » en chinois, mais ces deux entités n’ont rien en commun. Le rapprochement des deux est purement formel et fondé sur leur apparence hybride. Le comparatisme parait d’autant plus complexe qu’en Europe, ce concept désigne des personnages divers, depuis les monstres serpents de l’antiquité gréco-romaine jusqu’aux créatures maléfiques cracheuses de feu, que le Moyen-Age associait au mal et aux croyances païennes.
Le dragon chinois est lui aussi polymorphe et investis de multiples niveaux de significations. Dès l’époque Han des textes le décrivent dans son lien aux souffles celestes, aux nuages et à la fonction vitale des pluies. Il incarne à la fois l’énergie primordiale et universelle, le qi, et aussi, depuis l’antiquité, la constellation de l’Est qui apparaît au printemps pour régénérer la nature, ou encore un des signes du cycle du zodiaque, lequel exerce une forte incidence sur les destins humains en Chine. Les dragons se manifestent aussi dans l’iconographie taoïste et bouddhiste, alors que les croyances populaires en ont fait des divinités associées à des lieux ou à des éléments naturels.

Boîte aux cycles infinis contenant des figurines des douze animaux du zodiaque et un album de calligraphies de Yongyan (empereur Jiaqing, r. 1796-1820)
© Musée national du Palais, Taipei
L’exposition embrasse un temps très long, des premières représentations antiques aux formes les plus contemporaines. Comment avez-vous construit le récit pour faire dialoguer ces différentes strates historiques et culturelles sans perdre le visiteur ?
Il serait trop ambitieux de prétendre couvrir une chronologie allant du néolithique à nos jours mais le parcours ne recherche pas l’exhaustivité. Une exposition est toujours un discours construit à partir des œuvres et des espaces dont on dispose. Pour ne pas perdre le visiteur il semblait important que le dragon serve aussi d’introduction aux arts et à leur lien à la cosmologie pour le grand public.
Certaines œuvres présentées, issues de prêts internationaux prestigieux, sont rarement montrées en Europe. Y a-t-il des pièces que vous considérez comme des jalons essentiels du parcours, capables à elles seules de condenser l’esprit de l’exposition ?
Oui l’exposition a bénéficié de prêts exceptionnels. Le jade dit « cochon-dragon » de la culture de Hongshan est la première œuvre. Nous avons trouvé intéressant d’ouvrir le parcours avec une œuvre petite, dont les significations et le contexte restent méconnus. Il ferait penser à un vers ou à une créature en gestation, avec l’idée que le dragon est polymorphe, à la fois petit comme le ver à soie ou immense comme l’arc en ciel. Il y a aussi la boite aux douze signes du zodiaques qui était un des objets favoris de l’empereur Qianlong, image du ciel et du temps cyclique. On pourrait citer également le spectaculaire dragon de danse prêté par l’association Paris Lion Sport qui termine l’exposition.
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Cochon-dragon
Fin de la culture de Hongshan (4700-2900 avant notre ère)
© Musée national du Palais, Taipei
La scénographie joue ici un rôle central. Comment avez-vous pensé l’espace et la circulation pour accompagner le visiteur dans cette traversée symbolique, tout en évitant de figer le dragon dans une lecture unique ?
Les sujets monographiques peuvent être répétitifs, nous avons donc cherché à relier le dragon à d’autres iconographies hybrides antiques comme le taotie ou les gardiens de tombes, ou encore à le présenter dans ses différents liens à la cosmologie, par exemple parmi les signes du zodiaque ou les constellations. L’exposition montre aussi comment la présence du dragon peut être aniconique. D’après la géomancie, les montagnes sont des canaux de circulation d’énergie vitale appelés « artères du dragon » qui ont leur importance pour l’urbanisme, l’architecture et la représentation artistique du paysage.
Le dragon apparaît tour à tour comme symbole impérial, créature cosmique, force protectrice ou figure de transformation. Comment ces multiples visages sont-ils articulés au fil du parcours ?
Le dragon est une créature polymorphe et polysémique. Ses multiples aspects et significations coexistent mais l’exposition nécessite de les dissocier à des fins pédagogiques. Le parcours débute avec l’élaboration de l’image du dragon antique puis évoque ses transformations, les 9 fils du dragon, ou encore la capacité de cette créature à devenir un gardien ou intendant des Luohan et des immortels. Le dragon en tant que symbole impérial occupe une section en propre dans l’exposition.

GU Quan, Immortelles, d’après Ruan Gao, Chine, Dynastie Qing (1644-1911), règne de Qianlong (1735-1796),
1772, Encre et couleurs sur papier
© Musée national du Palais, Taipei
Au-delà de la fascination qu’exerce naturellement cette figure mythique, quel regard nouveau souhaitez-vous que le public porte sur les cultures asiatiques à l’issue de la visite ?
Cette exposition n’a pas la prétention de porter un regard nouveau. Nous espérons qu’elle donne un aperçu de la profondeur de la relation des arts chinois à la nature. Le dragon exprime avant tout une vision du ciel et des éléments naturels dans leur dimension vitale. Ils incarnent une cosmologie fondée sur la triade Homme-Ciel-Terre, dans laquelle s’exprime une unité et une forte interdépendance entre l’humain et son milieu.

Couronne d'officiant taoïste, Vietnam, culture yao,
Début du 20e siècle, Carton peint, coton
© musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris, photo Pauline Guyon
Enfin, selon vous, que révèle cette exposition de la permanence des mythes, et de la manière dont ils continuent, aujourd’hui encore, de nourrir notre rapport au monde et à l’imaginaire ?
La création video « Chasing clouds » de Yang Yongliang qui ouvre le parcours pose justement cette question. On y voit des dragons apparaitre et disparaitre parmi les nuages, dans une composition inspirée de la peinture classique monochrome. On pourrait y voir le mystère des origines de la créature ou bien un ciel grisâtre, étouffant de pollution urbaine. Les hommes sont toujours soumis au pouvoir vital du ciel, mais aujourd’hui les dragons règnent sur éléments désormais dérégulés et menacés par la main de l’homme.

POUR PLUS D'INFORMATION
Informations pratiques
→ Horaires, accès et tarifs - musée du quai Branly - Jacques Chirac
Autour de l'exposition Dragons
→ musée du quai Branly - Jacques Chirac - Exposition
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