PORTRAIT D'EXPERTE
Sarah Le Helley

Experte senior en art chinois chez Catawiki, Sarah Le Helley incarne une nouvelle génération de spécialistes, alliant rigueur académique et compréhension contemporaine du marché de l’art. À travers son travail, elle apporte clarté, expertise et un regard renouvelé sur l’appréciation de l’art chinois aujourd’hui.
Votre parcours, à la fois académique, pratique et résolument international, vous a menée vers le marché de l’art asiatique, comment cette trajectoire s’est-elle dessinée, et votre séjour à Taipei a-t-il constitué un moment fondateur dans votre compréhension de l’art chinois ?
Arrivée en France à l’âge de 18 ans après avoir quitté le Royaume-Uni, j’ai entrepris une licence de français à l’University of London Institute in Paris (ULIP), avant de m’orienter vers un Master à l’EAC à Paris, dédié au marché de l’art.
Mes premières expériences chez Sotheby’s et Artcurial ont constitué un socle essentiel, mais c’est au Cabinet Portier & Associés que s’est opéré un véritable basculement. Sous le regard attentif d’Alice Jossaume et Thierry Portier, j’y ai découvert une fascination profonde pour l’art asiatique, qui ne m’a plus quittée. J’ai ensuite rejoint la Galerie Jacques Barrère où, durant deux ans et demi, au fil des foires et des rencontres, j’ai affiné mon regard, notamment autour de la statuaire bouddhique. Très vite, cependant, une attirance plus spécifique pour la porcelaine chinoise s’est imposée.
C’est cette intuition qui m’a conduite à Londres, où j’ai entrepris un second Master à SOAS, consacré à la porcelaine chinoise sous la direction du Dr Stacey Pierson. En parallèle de mon activité chez Christie’s Londres, j’ai consacré mes recherches à la collection de porcelaines chinoises du Château de Fontainebleau, offerte à l’impératrice Eugénie à la suite de l’expédition franco-britannique en Chine en 1860. J’ai eu le privilège de pénétrer l’intimité du « Musée chinois » lors de visites privées en compagnie de Vincent Droguet, ancien directeur du château. La confrontation avec les archives du XIXe siècle s’est révélée fascinante : elle dévoilait le regard encore balbutiant porté sur ces œuvres, céramiques, jades, cloisonnés, bronzes, alors à peine comprises dans toute leur portée.
Dans le prolongement de cette recherche, un séjour de quatre mois à Taipei, au National Palace Museum, m’a permis d’approcher au plus près ce patrimoine d’une richesse exceptionnelle. Cette immersion a profondément transformé ma perception des subtilités culturelles entre Orient et Occident. À mon retour à Paris, j’ai rejoint Catawiki en 2015.
Comment définissez-vous votre rôle d’experte, et de quelle manière « lisez-vous » les objets, notamment les céramiques, tout en conciliant l’exigence scientifique et l’accessibilité propre à un environnement numérique ?
Mon rôle se situe à la croisée de l’expertise, de la transmission et de la confiance. La plateforme, dédiée aux objets d’exception, invite chacun à accéder à des pièces rares, souvent insaisissables ailleurs. En tant qu’experte, je participe à cette médiation en sélectionnant avec exigence les œuvres proposées à la vente, en garantissant leur qualité, et en accompagnant les vendeurs afin que chaque objet soit restitué dans toute la richesse de son contexte historique et culturel. Faire de cette passion pour l’art chinois un métier où la connaissance est centrale demeure, pour moi, une forme d’accomplissement.
L’appréhension d’une œuvre repose d’abord sur une observation patiente et attentive : proportions, matière, vocabulaire décoratif, usage, mais aussi tout l’univers symbolique qui lui est inhérent. L’état de conservation constitue un indice précieux — je suis souvent touchée par les objets qui portent en eux les traces du temps, comme autant de strates d’existence, plutôt que par ceux demeurés dans une perfection intacte. La provenance, tout comme l’échange avec le vendeur, enrichit cette lecture en apportant des clés essentielles à la compréhension du parcours et de la signification de l’œuvre.
Dans un environnement numérique, cette exigence se traduit par une vigilance accrue portée aux images, aux descriptions et à la documentation complémentaire. Chez Catawiki, nous nous appuyons sur un ensemble de ressources, internes et externes, pour nourrir cette expertise. Mon goût pour la recherche trouve ici un terrain d’expression particulièrement stimulant, dans un contexte où l’accès à l’information permet des analyses toujours plus fines et nuancées.

Vase 'Meiping', Bleu et blanc, Entassé et empilé, Porcelaine, Érudit, Venteux, Chine, XVème - XVIème siècle : lien
Dans un marché en pleine mutation, comment percevez-vous l’évolution des collectionneurs d’art chinois, et quelles nouvelles sensibilités se dessinent aujourd’hui, notamment parmi les jeunes générations ?
Le marché de l’art chinois a connu, ces quinze dernières années, des transformations profondes. Après des périodes d’intense activité dans des places majeures telles que Londres, New York ou Hong Kong, la période du Covid a accéléré une mutation déjà amorcée dans les modes de découverte et d’acquisition des œuvres. Catawiki, solidement installée avant cette transition, apparaît aujourd’hui en parfaite résonance avec cette nouvelle ère, où l’accessibilité, la transparence et l’expertise redéfinissent les attentes.
Ce qui frappe désormais, c’est la pluralité des profils. Les jeunes collectionneurs, naturellement à l’aise avec le digital, manifestent une curiosité sincère et un véritable désir de compréhension. Leur intérêt se porte moins sur le seul prestige que sur le récit des objets, leur symbolique, leur inscription dans une histoire plus vaste. En parallèle, des collectionneurs plus aguerris , notamment les baby-boomers, investissent également ces nouveaux formats, séduits par la fluidité et l’intensité des enchères en ligne. Toutes générations confondues, l’attention portée à l’expertise, à la confiance et au plaisir de la découverte ne cesse de croître, dessinant les contours d’un rapport au marché plus éclairé, plus sensible.

VASE TULIPE EN CHINOIS ROUGE CORAIL ET DORÉ, poinçonné '嶰竹主人' - Porcelaine - Chine - Période république (1912–1949) : lien
Enfin, pourriez-vous partager un objet, un livre, un coup de cœur qui reflète votre lien personnel avec l’art chinois ?
Parmi mes références les plus précieuses figure l’ouvrage Chinese Glazes de Nigel Wood. Découvert à la suite de mes premières études en sculpture et en glaçure en Angleterre, ce livre n’a cessé de m’accompagner. Il dévoile, avec une richesse remarquable, l’évolution des glaçures chinoises, de l’âge du bronze jusqu’à l’époque contemporaine, et continue d’alimenter mon regard et ma compréhension de ces œuvres.
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