INTERVIEW
AU CARREFOUR DES TEXTES ET DES IMAGES : RENCONTRE AVEC ROMAIN LEFEBVRE, CONSERVATEUR DES COLLECTIONS ASIATIQUES DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE
Les collections asiatiques de la Bibliothèque nationale de France se déploient sur le site Richelieu à travers deux espaces distincts.
Dans le musée, les visiteurs peuvent notamment admirer les grandes pagodes chinoises restaurées en 2024, visibles depuis le salon Louis XV. Leur présence témoigne de l’intérêt ancien de l’Europe pour l'art venu d'Extrême-Orient.
Plus discrètement, dans les réserves du département des Manuscrits, se trouve un ensemble d’une richesse exceptionnelle : les manuscrits de Mogao (Dunhuang) rapportés par Paul Pelliot en 1908, des textes tibéto-bouddhiques, des manuscrits et cartes coréens, ainsi qu’un important corpus d’estampes japonaises, dont plusieurs ukiyo-e issus de grandes collections françaises.
Depuis septembre 2024, ces fonds, à l’exception des œuvres exposées au musée, sont placés sous la responsabilité de Romain Lefebvre, conservateur des collections chinoises, japonaises et coréennes. Ancien maître de conférences, spécialiste du monde sinisé et du tangoute, il porte un regard de chercheur attentif sur ce patrimoine encore largement méconnu.
L’entretien qui suit revient sur son parcours et sur la manière dont il envisage cette mission, entre conservation, recherche et histoire culturelle de l’Asie.

Les grandes pagodes de porcelaine présentées dans le Salon Louis XV du musée de la BnF
© Bibliothèque nationale de France

Deux dragons s'ébattent parmi les nuages : la balustrade ajourée surmontant le 2e niveau des pagodes
© Bibliothèque nationale de France

Des clochettes de porcelaine dorée sont suspendues aux anneaux ventraux des carpes d'angle à l'aide de chaînettes de laiton
© Bibliothèque nationale de France
Vous vous êtes intéressé très tôt à la langue et à la culture chinoises. Quand a commencé cet intérêt ?
Au lycée, presque par hasard. Le chinois était proposé en troisième langue ; j’ai choisi cette option sans intention particulière. Très vite, c’est devenu une passion. J’ai eu la chance de voyager plusieurs fois en Chine avec le lycée, à Pékin principalement, entre 1997 et 2000. C’était une période où la ville n’avait pas encore subi les transformations que l’on connaît aujourd’hui. Ces voyages ont beaucoup compté dans cette première période d’initiation.
J’ai ensuite suivi des études de langues, en filière LEA, avant de m’orienter vers la recherche. Un professeur m’a encouragé à poursuivre en master. En 2006, je suis parti six mois à Yinchuan, dans la région du Ningxia (province à majorité de chinois musulmans hui), pour étudier le tangoute. Ce séjour, très éloigné de la Chine côtière que je connaissais, a été déterminant. Le terrain m’a inévitablement conduit vers la thèse soutenue en 2013 sous la direction du plus grand spécialiste en langue et civilisation Tangoute, Li Fanwen ainsi que de Cheng Zhangcan, professeur d'histoire à l'Université de Nankin. Après un temps de recherches postdoctorales, d’enseignements et de missions de terrain, j’ai été élu maître de conférences à l’université d’Artois en 2018. Puis c’est en septembre 2024 que j’ai rejoint la BNF.
Pour nos lecteurs, qui sont les Tangoutes ?
Les Tangoutes (ou Dangxiang à l’époque), population de la steppe et des montagnes du sud-est du Sichuan, se développent au cours des conflits entre l’Empire des Tang et l’Empire tibétain, au cours du 8 et 9ème siècle de notre ère. Pour avoir participer à réprimer la révolte du rebelle Huang Chao (881), les Tang leur octroie en récompense trois territoires dans le nord-ouest. De ces terres, et au résultat d’une situation politique changeante, ils en conquièrent d’autres jusqu’à la fondation du Royaume dit des Xixia (Xia occidentaux) en 1038. Les empereurs Tangoutes prospéreront pendant deux siècles, avec un art hybride issu des relations avec la steppe, le Tibet, la Chine et l’Asie centrale. Mais en 1227, le Royaume est anéanti par les conquêtes mongoles de Genghis Khan. Sans doute le site le plus connu est la nécropole impériale du Ningxia, qui abrite les grandes tombes impériales en forme de tumuli.
Et donc ils développent une écriture unique au monde ?
Absolument, deux ans avant de fonder officiellement le Royaume des Xia occidentaux, dans un but de renforcer l’identité de ce peuple, l’empereur Jinzhong développe un nouveau système d’écriture pour qu’elle s’associe à la langue parlée du Tangoute. Au cours de la percée des Gengiskhanides, les Tangoutes sont parvenus à cacher
leur littérature, traductions de textes bouddhiques, textes commerciaux et économiques dans la fameuse grotte de Dunhuang, haut lieu du bouddhisme, place forte des échanges culturels et diplomatiques commerciaux entre la Chine et l’Asie centrale. D’autres plusieurs milliers de textes furent découvert en Mongolie-
Intérieure, lors de la fouille que mène le Colonel Kozlov entre 1908-1909 à Khara-khoto (la Cité noire). Kozlov révèlera peintures, statues, objets de la vie quotidienne
ainsi que le squelette d'une personne assise (dont le crâne a été ramené en Russie mais égaré pendant le siège de Leningrad).
Le Tangoute est considéré de nos jours comme l’une des plus complexes écritures que l’on connaisse, cette écriture comprend plusieurs milliers de caractères, une
structure encore en partie indéchiffrée. En France, nous sommes très peu à travailler sur cette langue, cinq ou six tout au plus, et encore moins sur son histoire et sa
philologie. Le vaste corpus mondial de ces manuscrits (France, Angleterre, Russie, Japon) m’a permis d’y prendre accès, mais ce fut un long apprentissage car j’ai dû
l’apprendre sur le terrain, à partir du chinois, sans les bases grammaticales.

Pelliot Xixia grotte 181 - 27 : un fragment du chapitre 13 du second volume du Kṣitigarbha-praṇidhāna-sūtra (XIIe-XVe siècle) en écriture tangoute, utilisant la technique d’impression par xylographie à caractères mobiles.
© Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits
Vous êtes aujourd’hui responsable des collections chinoises, japonaises et coréennes à la BnF. Comment aborde-t-on une mission aussi vaste ?
Avec beaucoup d’humilité. Ces collections sont extrêmement riches et très différentes les unes des autres. J’avais déjà travaillé sur le fonds chinois de Maurice Courant, ainsi que sur les manuscrits Pelliot de Mogao. Mais lorsque l’on prend en charge l’ensemble des fonds asiatiques, on se retrouve face à des milliers de documents qui couvrent plusieurs siècles d’histoire linguistique, religieuse et culturelle.
Mon premier travail a été de me familiariser avec ces corpus : ouvrir les boîtes, consulter les notices, comprendre l’histoire de chaque document. Et, surtout, échanger avec les chercheurs qui les étudient. Ce sont eux qui, au fil de leurs travaux, enrichissent notre connaissance de ces fonds. Mon objectif principal est de rendre accessible ces collections à ces chercheurs, de les valoriser par des publications, séminaires, intervention scientifique et expositions.
Votre connaissance du chinois, vos années de pratique en Chine doivent vous servir pour approcher ce fonds ?
En effet, cela m’aide à aborder les collections dont j’ai la charge. Si je ne parle ou ne lis pas complètement le japonais ou le coréen, la plupart des textes anciens japonais et coréens sont écrits en caractères chinois, ce qui me permet de les lire graphiquement, même si la prononciation diffère. Je me suis fixé pour objectif d’apprendre le japonais d’abord, puis le coréen. Mais après trente ans de chinois, je sais que je n’aurai peut-être pas trente ans pour chaque langue, j’espère que mon travail m’aidera à progresser plus vite !
Quels sont les principaux ensembles qui composent ces collections ?
Pour la Chine, trois ensembles majeurs :
— le fonds Pelliot, composés de manuscrits rédigés en chinois, tibétain, tangoute, sanscrit… rapporté de Mogao (Dunhuang) en 1908 ;
— le fonds chinois Maurice Courant, qui rassemble imprimés et xylographies ;
— le fonds Smith-Lesouëf, issu des collections d’un grand amateur d’art asiatique du XIXᵉ siècle.
La collection japonaise est constituée en grande partie de dons, notamment celui de Georges Marteau. Elle comprend plusieurs milliers de documents, parmi lesquels des estampes d’Hiroshige ou de Hokusai, et des peintures encore peu connues. Un important travail est à faire sur l’origine des dons de cette collection japonaise, comme celle de William de Sutler, qui est le fils d'un directeur d'une usine sur l'île japonaise de Toshima, fin 19ème et début 20ème.
La collection coréenne repose pour beaucoup sur le fonds Collin de Plancy, premier ambassadeur plénipotentiaire en Corée pour la France, arrivé en Corée en 1886, lequel a rassemblé cartes, ouvrages et documents aujourd’hui précieux pour la recherche. Il convient d’ajouter à cette liste, les manuscrits pris par l'amiral Rose sur l'île de Pond-en-Croix en 1896. Ils ont été d’une façon restituée à la Corée en 2011, non pas définitivement, mais par un prêt renouvelable à l’infini, de nos jours exposés au musée national de Corée.
Les manuscrits de Dunhuang sont très consultés. Quels sont les principaux enjeux autour de ces pièces ?
Ce sont des documents sensibles, très sollicités, donc la question de la conservation est centrale. La plupart ont été numérisés en haute définition, ce qui nous permet parfois d’en limiter la communication matérielle. Les images sont suffisamment précises pour que les chercheurs puissent travailler dans de bonnes conditions. Il m’arrive d’orienter un lecteur vers la version numérisée, lorsque l’état du document l’exige. Chaque sortie en exposition entraîne aussi un passage par l’atelier de restauration. Les délais peuvent être longs : certains documents ne sont de nouveau
consultables qu’après plusieurs mois.
Vous recevez beaucoup de chercheurs de l’étranger. Comment se passent ces échanges ?
La plupart viennent pour consulter des pièces très précises, sur lesquelles ils travaillent depuis longtemps. Certains étudient un manuscrit depuis vingt ans sans avoir jamais vu l’original. Le moment où ils le découvrent réellement est toujours très fort. Il y a une émotion réelle, personnelle, face à un objet qui a accompagné leur parcours intellectuel pendant des années.
Je travaille par ailleurs avec différents centres de recherche et musées français pour valoriser l’étude de leurs collections, notamment les manuscrits. Pour l’instant, il est encore un peu tôt pour définir de grands chantiers : je me concentre surtout sur les échanges que j’ai avec les chercheurs que je rencontre. Nous discutons de thématiques, de langues, de documents, et nous identifions des intérêts communs.
J’essaie de faire un tour d’horizon de tout cela. Le fait de me présenter comme la personne en charge de ces collections suscite aussi des réflexions chez mes interlocuteurs. Certains reviennent ensuite vers moi avec des projets de recherche auxquels je peux contribuer, directement ou indirectement. Je ne cherche pas la notoriété, mais si une mention dans un ouvrage permet à des lecteurs de découvrir qu’il existe quelqu’un travaillant sur ces sujets, cela favorise les échanges et les met en contact avec un interlocuteur vers qui se tourner en venant ici.

Pelliot Chinois 4522, IXe-Xe siècle : Fragments de manuscrit représentant des têtes de personnages masculins portant le futou (coiffe des fonctionnaires officiels); à cela s’ajoute un extrait d’un manuel de géomancie et un croquis architectural d’une ville chinoise de l’époque Tang.
© Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits
Comment souhaiteriez vous mettre ces fonds en valeur ?
Il y a beaucoup de choses, notamment les questions de provenances qui sont nécessaires pour mieux connaître les collections. Petit à petit, j’essaie de remplir certaines cases vides, et en apprenant sur l’itinéraire de ces manuscrits, je les découvre autrement. Cela débute par l’ouverture des boîtes, affiner les fiches d’inventaires, et faire état de l’état de conservation de chaque manuscrit. Afin d’affiner les informations, il m’arrive aussi d’aller aux archives de la Courneuve pour traiter les microfilms.
Enfin, les expositions sont l’occasion de présenter la variété des collections, et pour moi d’écrire des notices portant sur leur contenu. Au Musée Guimet en mai 2026, dans le cadre de l’exposition consacrée au Royaume coréen du Silla, deux œuvres majeures seront présentées, dont un manuscrit rédigé par un moine bouddhique qui est parti de Chine pour arriver en Syrie dans la seconde moitié du 8ème siècle.
Comment se déroule les rotations de ces collections ?
Lorsqu’un document est emprunté pour une exposition, il est d’abord examiné et éventuellement restauré avant d’être présenté, puis doit reposer plusieurs mois avant
d’être de nouveau consultable. Pour préserver les pièces fragiles, je refuse parfois l’accès en salle de lecture et oriente les chercheurs vers les versions numérisées sur
Gallica, dont la qualité permet un zoom très précis grâce à l’outil 3IF.
Certains documents, jugés « incommunicables », doivent être transmis à l’atelier de restauration afin d’éviter leur dégradation. Les chercheurs, souvent expérimentés et
venant de loin, préparent leur venue, mais il arrive qu’un document ne soit pas consultable avant plusieurs années, le temps que les techniques de restauration évoluent.
Songez vous concevoir une exposition de ces fonds asiatiques ?
Oui, j’aimerais, dans un avenir proche, concevoir une exposition consacrée soit à une aire culturelle particulière, soit à un fonds spécifique. Cette exposition pourrait se tenir ici ou ailleurs ; si elle avait lieu ailleurs, ce serait naturellement en partenariat avec nos collègues. Aujourd’hui, j’ai des contacts dans de nombreuses institutions, souvent de ma génération, ce qui facilite les échanges et la discussion autour de ce type de projet. Si l’initiative venait de moi, je sais qu’un collègue d’un autre musée participerait volontiers à l’élaboration et à la mise en place de l’exposition. Il existe justement un fonds japonais appelé Smith-Lesouëf pour lequel nous ne disposons souvent que d’un titre, sans indication d’édition ni d’auteur. Ces pièces sont pourtant magnifiques et parfaitement adaptées à un contexte muséal. Elles n’ont cependant jamais été exposées jusqu’à présent.
Enfin, pour le Printemps Asiatique Paris pourriez-vous nous partager votre dernier coup de cœur artistique ?
Les paysages de l’artiste franco-chinois Ye Xingqian m’ont beaucoup plu récemment, par leur atmosphère. J’ai aussi été frappé par certaines sculptures bouddhiques en bois conservées au Japon, notamment à Nara. Mais je reviens toujours aux manuscrits et aux calligraphies. C’est devant eux que je passe le plus de temps.
Ye Xingqian
Paysage fuligineux,
Encre sur toile
92 x 73 cm
© Atelier Ye Xingqian


POUR EN SAVOIR PLUS
AUTOUR DU SITE RICHELIEU
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Informations pratiques – BnF Richelieu
Horaires, accès et préparation de la visite.
→ Richelieu | BnF - Site institutionnel
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Musée de la Bibliothèque nationale de France
Présentation du musée, des salles et des œuvres exposées.
→ Le musée de la BnF | BnF - Site institutionnel
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“Deux colosses de porcelaine dans le musée de la BnF”
Un article consacré aux grandes pagodes chinoises restaurées, visibles depuis le salon Louis XV.
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POUR ALLER PLUS LOIN
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Pour explorer les fonds extrême-orientaux de la Bibliothèque nationale de France - manuscrits chinois, tibétains, japonais ou coréens, mais aussi estampes et xylographies — la BnF met à disposition un guide complet pour accéder aux ressources disponibles en ligne, notamment via Gallica.
→ Consulter le guide "Manuscrits d'Orient, d'Asie et d'Océanie"
Galerie Mazarin, site Richelieu, Bibliothèque nationale de France
© Photo Mario Ciampi / avec l’aimable autorisation de Guicciardini & Magni architetti, Florence — 2022




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